Vivre avant de capturer : leçon d’une pause photographique
#3 - De l’accumulation à l’essentiel, retrouver le sens de l’image
En Octobre 2025 j’ai pris ma dernière photo avec ma caméra sans savoir que je ne la retoucherai pas avant de quitter la France en Avril 2026.
J’ai cessé d’être inspirée alors même que photographier est mon métier.
Ce texte est une réflexion autour de notre rapport à la photographie, aux souvenirs et à l’inspiration. Il vise à s’interroger sur la place de la sensibilité dans la création comme dans la consultation.
Est-ce qu’arrêter de photographier, c’est cesser d’être photographe ?
Lors de ma transmission #1, je vous parlais de ma pause entrepreneuriale, comment je l’avais vécu et ce que j’ai mis en place pour m’accompagner dans cette transition.
Cela est passé par l’acceptation de soi et de son fonctionnement. Notamment la compréhension de l’hypersensibilité dont je parle plus en détails dans la transmission #2.
On s’est quitté fin 2025.
J’ai travaillé en job salarié pendant plusieurs mois jusqu’au Grand Départ en Avril 2026 : un voyage d’un an entre Océan Indien et Asie.
7 mois où la caméra est restée au placard.
Avec une inspiration proche de zéro.
Dans un quotidien sans nouveauté ni intensité.
Et un constat : si je ne suis pas animée par ce que je prends en photo, alors autant ne pas prendre de photo.
La réalité est pourtant plus subtile.
Car mon smartphone lui est rempli de photos de Noël en famille, de l’épisode neigeux à la Rochelle et des plages de l’île de Ré en hiver.
Je n’ai donc pas cessé de prendre des photos.
J’ai cessé d’utiliser ma caméra professionnelle au profit de photos spontanées de ma vie de tous les jours.
Pour autant peut-on dire qu’une photo souvenir a moins de valeur que la photo d’art ? Existerait-il des périodes d’inspiration et des périodes d’intégration ?
La réponse ne réside pas dans un choix exclusif, mais dans l'acceptation de ce cycle naturel.
L’art de se souvenir & l’élan de création : nos deux visages de photographe
Pendant plus de 15 ans, j’ai vu la photographie sous deux angles qui se confondent parfois, mais qui répondent à des besoins distincts.
Il y a d’abord la photographie-souvenir.
Celle qui rappelle de joyeux moments en famille.
Celle qui nous ramène dans nos voyages passés.
Celle qui rend hommage à des proches, des lieux, des souvenirs.
J’observe avec amusement combien la photographie a été présente dans mes périodes les plus heureuses. Une envie profonde d’immortaliser ces instants de bonheur et de joie.
Il y a dans la photographie un souvenir de ce que l’on vit au-delà de l’image elle-même. Indépendamment de la qualité de la photo, du matériel utilisé.
Vous savez, cette photo qui vous rappelle exactement avec qui vous étiez en la prenant, comment vous vous sentiez et quelles émotions vous accompagnaient à cet instant.
Ce monde actuel, source de comparaison, nous fait parfois oublier qu’aucune photo ne peut se prévaloir d’être moins bonne qu’une autre ; dès l’instant qu’elle nous reconnecte à notre vécu.
L’image devient alors la gardienne de nos souvenirs.
Enrichissant ainsi notre mémoire photographique.
Et puis il y a l’autre versant : la photographie-création.
Celle qui se revendique comme artistique.
Celle qui ne se contente pas de témoigner “j’y étais”, mais qui cherche à dire “voici ce que cela m’a fait ressentir”.
Celle qui exige une honnêteté radicale envers ses émotions.
Offrandes au Grand Bassin, le lieu de culte hindou le plus sacré de Maurice - Mai 2026
Être artiste n’est pas une étiquette qu’on revendique, mais davantage un espace intérieur que l’on habite.
C’est oser regarder le monde avec ses propres yeux pour exprimer une vérité intime. C’est accepter que ce qu’on crée est le reflet de ce qui nous traverse, de ce qui nous bouleverse.
“Photographier c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur.” - Henri Cartier-Bresson
Je ne pourrai ici témoigner que de ma vérité.
Cette photographie-création c’est justement celle qui me demande le plus grand alignement intérieur.
Elle ne peut vivre qu’en présence d’une disponibilité totale.
Si mon corps réclame (faim, fatigue, chaleur) ou si mon esprit ne se sent pas en sécurité, alors l'inspiration se retire.
Je ne peux capturer le monde que lorsque je suis moi-même en paix avec le mien.
Sélectionner plutôt qu’additionner : le courage de la rareté
Dans mon rapport à la photographie, j’ai toujours eu l’enthousiasme du voyageur qui aime capturer ce qui est différent de chez lui.
De la carte postale parfaite dans mes débuts, je suis passée à une photographie plus humaniste, intégrant la vie et le portrait, comme témoin d’une culture.
Une nouvelle vision dans laquelle je privilégie la puissance d’une image à la multiplicité des clichés.
Les photos retenues ne s’empilent plus à la même vitesse.
C’est un processus lent dans lequel se mélange fierté et frustration.
L’inspiration devient le déclencheur.
Il y a dans cette démarche de rareté, une recherche de l’essentialisme.
Une volonté d’être plus précise dans ce que je veux transmettre.
Un mouvement à contre-courant du rythme dans lequel on vit.
Une réponse directe à cette sensibilité exacerbée qui ne supporte plus l’accumulation.
La photographie exige de la disponibilité temporelle, émotionnelle et matérielle pour être appréciée
Cette recherche de rareté et de sens pose inévitablement la question du lieu où partager ces images.
Le contexte dans lequel on voit une photographie, influence directement notre perception.
Dans le flux infini des réseaux sociaux, avec un cerveau saturé de sollicitations, une photo numérique a quelques secondes pour exister avant d’être oubliée.
Comment apprécier une image quand celle-ci est noyée au milieu de tant d’autres ? Est-ce suffisant pour transmettre une intention ? Pour laisser le temps au cœur de résonner ?
Pêcheur au milieu du lagon de l’Île Maurice - Mai 2026
C’est pour respecter cette démarche d’intégration que j’ouvre sur Substack À Contre-Jour : un espace où je partage mes réflexions, mes voyages, mes photos et mes projets professionnels, sans frontière ni format imposé.
En photographie, le contre-jour est la zone de plus fort contraste : là où la lumière est si vive qu’elle dessine les silhouettes par l’ombre. C’est ce jeu d’oppositions qui révèle la forme réelle des choses.
J’y vois une allégorie de notre chemin : accepter que nos zones d’ombre et nos éclats de lumière coexistent pour créer du relief. C’est dans cet équilibre, parfois contrasté, que l’on trouve la plus belle définition de soi.
Substack, c’est pour moi un sanctuaire numérique. Loin de l’agitation des feeds infinis, c’est un espace où les mots et l’image n’ont pas à se battre pour exister. J’y trouve le calme dont mon esprit a besoin. Une meilleure harmonie pour mes sens. Et peut-être les vôtres ;)
Cette transmission #3 clôture ce cycle de transition de mon activité photographique
Je laisse derrière moi les années dédiées aux femmes entrepreneuses pour me tourner vers le secteur du voyage.
Tout est à écrire, et pourtant je sens ce choix si cohérent.
Les photos partagées au cours de ce texte vous emmènent à l’Île Maurice : écrin d’une vie multiculturelle où je viens de passer 3 semaines. C’est la deuxième fois que je viens à Maurice. Un pays que j’apprécie tout particulièrement pour son atmosphère accueillante, vibrante et reposante.
Paradoxalement, ces quelques photos sont teintées de l’énergie de cette transmission car Maurice est l’un des pays où j’ai le moins pris de photos.
Non pas par manque d’inspiration, mais par excès de présence.
Comme un besoin de vivre avant de capturer.
Je crois qu’être photographe, c’est prendre le temps d’apprécier avec le cœur avant de retransmettre aux autres.
Le nord de l’Île Maurice avec Marcus - Mai 2026
J’écris ces mots pendant ce dernier jour à Maurice car l’heure est venue de changer de pays.
Alors donnons-nous rendez-vous en Asie.
La Malaisie et l’Indonésie seront les prochaines étapes 🙌




